Souviens-toi des monstres
par (Libraire)
17 novembre 2020

Sous le signe des Gémeaux

Il était une fois Gabriel et Raphaël, nés jumeaux fusionnés au sein d'une fratrie peu commune de quatre frères et deux sœurs. Nous sommes apparemment en Italie si l'on en croit la coloration des noms propres, mais vous chercheriez vainement l'île de Sainte-Marie-des-Deux-Mers, son pendant maudit Matto-Matta ou la capitale Abbru sur une carte et c'est tant mieux. Ici les habitants sont un peu pêcheurs, contrebandiers puis pirates, et surtout rétifs à toute forme d'autorité centrale.

Bientôt un don est révélé aux siamois (appelés aussi Quatre-Couilles ou Les Deux-Voix), ce chant qui se révèle capable de plier les volontés et les éléments, attisant encore plus les peurs et les convoitises à l'encontre des jumeaux controuvés et déchirant bientôt la famille et le voile d'illusion l'entourant. Il leur faut partir pour vivre et grandir. Un don qui compose les plus belles pages de ce roman d'une densité et d'une texture exceptionnelle.

J'ai lu il y a quelques années maintenant un très beau et très curieux recueil de sept nouvelles, Cigogne, ou déjà s'entremêlaient de manière finement ciselée le fantastique et la richesse onomastoque de l'auteur (les frères siamois y étaient présents).

De manière identique j'ai été embarqué par l'atmosphère enchanteresse de cette Italie fantastique et le cheminement des deux frères controuvés. Ce foisonnement de personnages et d'intrigues révèle la générosité d'un auteur qui a pris plaisir en réinjectant dans le récit une quantité incroyable d'influences et de références que le lecteur s'amusera à retrouver (éviter de tricher en allant voir les remerciements).

Qu'il me soit permis ici de mentionner quelques uns de ces êtres d'exceptions : Salvo-l'Aîné, Viviano-Deuxième, d'Agrigente le prêtre défroqué-refroqué, un Rabbin, Raspoutine le diable, un homme-tigre, une femme-poule, etc. Toute une ménagerie qui s'agite et lutte devant nos yeux pour notre plus grand bonheur.

Un roman merveilleux qui a pour moi la saveur des contes de l'enfance.

Martin

Sur la route du Danube
par (Libraire)
6 décembre 2020

Réécrire l'Europe

"[...] j'en avais ma claque de tous ces trains et de tous ces avions qui vous parachutent de gare en gare et de tarmac en tarmac sans vous faire voir du pays. Non, traverser l'Europe à vélo. Histoire d'en voir pour de bon, du pays."

D'Odessa à Strasbourg, en passant par Galati, Ada Kaleh, Novi Sad et Vienne, c'est à une véritable odyssée européenne que nous convie ce récit d'arpentage à contre-courant du Danube. Sur plus de 4000km, Emmanuel Ruben et son "ami" Vlad ont pédalé, sué, observé et discuté avec ces habitants des lisières communautaires, de Viktor le pêcheur Lipovène à Gabor l'hôte hongrois. Il conjugue ainsi ses trois passions, la petite reine, la géographie et l'écriture, la première donnant son tempo à ce récit-fleuve.

. "[...] le plus dur, c'est de trouver le bon rythme, disait Vlad, si tu ne trouves pas d'emblée ton propre rythme, c'est fichu, tu chopes un point de côté, tu te mets dans le rouge, il faut savoir doser, ne pas se griller d'avance, mouliner sans forcer, en garder sous la pédale... "

À contre-courant du Danube de Claudio Magris, inspiré par la nostalgie d' une Mittleuropa austro-hongroise, à contre-courant aussi d'une Europe bruxelloise, technocratique et "suissifiée" , Emmanuel Ruben nous fait remonter le fil d'une autre Europe en partant de ses confins. Après la Grande Bordurie de La Ligne des glaces, quoi de mieux alors que le Danube, un fleuve traversant dix pays européens, un fleuve qui relie autant qu'un fleuve servant de frontière, pour convoquer et explorer la géographie et l'histoire d'un continent ?

Emmanuel Ruben nous livre ici son Magnum opus, un récit-fleuve polychrome, comme le sont les eaux du Danube rarement d'un bleu pur, et le constat d'une Europe à la dérive, se reposant sur ses acquis et son confort de forteresse assiégée, qui reste plus que jamais à réinventer.

Lectrices, lecteurs, bienvenue en Danubie.

Martin