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Eric R.

par (Libraire)
18 mai 2022

Tout simplement magique, et magnifique !

Il y a mille manières de dessiner une femme. Mille, mais aucune ne ressemble à celles de Nuria Tamarit. Les femmes de la jeune dessinatrice espagnole ont une silhouette faite de rondeurs, de courbes entourées de traits noirs comme ceux des peintres nabis. Surtout, elles ont des cheveux tels des casques enveloppants, des visages allongés, un petit nez discret. Et elles sont grandes, très grandes. L’égal des hommes, voire plus comme la BD précédente « Géante », véritable révélation dans laquelle au fil des pages se côtoyaient déjà des principes chers à l’autrice, le féminisme et l’écologie, auxquels on peut ajouter un goût certain pour les contes et le fantastique. Ce deuxième album, où cette fois ci Nuria Tamarit, réalise à la fois le dessin et le scénario, nous emmène donc dans un univers connu, proche de Géante, où les hommes sont souvent violents et les femmes victimes.

Les hommes, des orpailleurs, ont les traits marqués, taillés à la serpe, leurs bouches n’expriment que des jurons, ne crachent que des menaces. Leurs dents sont identiques à celles des loups ou des chiens qu’ils utilisent comme des armes de combat. Ils détruisent la Terre qu’ils ne contemplent que par l’or qu’elle est susceptible de leur donner. Peu importe d’être enchainés si leurs chaines sont en or. Ils détestent les femmes, faibles, qui les retardent dans leurs voyages.

Les femmes sont au nombre de trois. Toutes estropiées physiquement et moralement par la vie. Et par les hommes. Opa est la femme médecin, celle qui accompagne les hommes lors de leurs expéditions et qui doit les sauver de leur imprudence et de leur forfanterie. Tala est la guide, soumise à un homme qui a tué ses parents. Elle connait le Monde comme personne et peut perdre les intrus. Joana est la conteuse. Elle vient d’ailleurs, elle est différente, elle a échoué dans la neige et le froid, fuyant un autre Monde autrefois béni mais détruit par la guerre. Et après avoir échoué dans sa quête d’or, elle ne rêve que d’une chose, retrouver son pays d’avant, celui du chaud et du soleil, de la Terre harmonieuse qui donne beaucoup lorsque l’on lui demande peu. A trois que peuvent elles faire contre des hommes veules et forts? Elle peuvent s’unir dans un voyage où elles allient leurs forces, leurs histoires et leurs vies si différentes.

Contrastes: lumière noirceur, bonté méchanceté, bonheur malheur, solidarité égoïsme, ce sont deux mondes que Nuria Tamarit dessine avec un talent inouï. Comme le Bien et le Mal ses pages alternent entre une flamboyance lumineuse et une noirceur sans concession. On tourne une page et on quitte un dessin concentrationnaire pour retrouver une Arcadie rêvée. Les couleurs explosent comme dans un Paradis perdu. On pense bien entendu à Jack London et à son monde de violence même si cette fois-ci les chiens et les loups sont les alliés des hommes dans leur violence. Peut être faudra t’il alors une louve gigantesque, dessinée de manière allégorique exceptionnelle pour rendre justice? Comme dans les contes pour enfants qui donnent à réfléchir aux adultes.

Impossible d’ignorer cette ode à la nature magnifiée par des dessins pleine-pages d’une beauté à couper le souffle. Levers et couchers de soleil, nuit intemporelle, le lecteur n’a qu’une envie, conserver dans la rétine de ses yeux, ces images si proches et si lointaines.

20,90
par (Libraire)
15 mai 2022

MODELE MUSE ET TELLEMENT PLUS

C’est un lieu secret, connu de peu de monde. Une pièce baignée souvent d’une lumière oblique, fermée aux autres, ceux qui ne connaissent pas. Au milieu un chevalet, une toile tendue sur un châssis. Derrière, un homme, souvent, attentif. Devant, une femme, souvent, nue. Un peintre et son modèle. Un homme et une femme dans un même lieu. Que se passe t’il quand le pinceau, dessine la courbe d’une hanche, d’une épaule, d’un sein, la main apprivoisant ce que le regard saisit? Que se passe t’il quand les regards des deux êtres se croisent? Quand leur respiration se mêle? Ce secret, ce mystère c’est ce que tente de saisir François Vallejo dans ce texte, La Delector. Il a choisi pour illustrer cette scène mystérieuse l’un des plus grands peintres du XX ème siècle, Henri Matisse, dont les nus ont accompagné la vie, du Nu Bleu de Biskra aux monumentaux Nus Bleus. La muse, le modèle sera l’une de celles qui a le plus compté dans sa vie de 1932 à 1954, année de la mort de l’artiste: Lydia Delectorskaya.

Quand il fait sa connaissance lors de son embauche comme garde malade de son épouse Amélie, Matisse a soixante deux ans. Il est un des artistes les plus reconnus au monde depuis sa participation décisive à la création du fauvisme au début du siècle.

Quand elle est retenue pour un contrat de courte durée, Lydia Delectorskaya a vingt deux ans. Orpheline russe, elle a été accueillie momentanément en France par sa tante émigrée. Elle ne possède rien, si ce n’est sa beauté et une forme de mystère dissimulée derrière un mutisme imposant. Embauchée comme garde malade, Amélie va rapidement  « prêter » sa gouvernante à son mari. Il a besoin d’aide pour coller sur le mur les morceaux de papier qui vont devenir peu à peu le gigantesque panneau de La Danse destinée au collectionneur Barnes. L’oeuvre achevée, il est en panne d’inspiration. Peut être que Lydia pourrait poser? On enlève une bretelle, un corsage et le pinceau de Matisse devient léger et va explorer peu à peu des terrains sensuels nouveaux.

Embauchée provisoirement, elle va rester dans l’intimité du peintre vingt deux ans, observatrice, actrice des conflits familiaux, des maladies, de l’évolution de l’inspiration artistique de « Monsieur Matisse », comme elle l’appellera dans tous ses témoignages. Et pourtant dans la plupart des biographies ou des monographies du peintre la présence de Lydia est édulcorée, suggérée mais jamais évoquée avec précision.

François Vallejo décide d’aller plus loin dans ce qu’il appelle un « roman » dont il écrit qu’il s’agit d’une « combinaison et d’une interprétation du réel ». Comme le peintre l’écrivain va alors partir des témoignages, des textes pour combler le vide et imaginer le réel de deux vies presque fusionnelles. Il invente alors La Delector pour la distinguer de la véritable Lydia. La Delector c’est la femme à laquelle il prête des sentiments, des envies, dont il imagine les pensées. Comme un portrait réalisé par Matisse: ressemblant mais tellement différent de l’image réelle.

A sa manière il la réhabilite, elle qui de manière explicite par la famille du peintre, ou de manière suggérée par les critiques, les exégèses, voient en Lydia, une femme jeune susceptible de profiter de la faiblesse d’un vieil homme, affirmation qui sera d’ailleurs démentie par la vie simple, voire misérable, du modèle après la mort de Matisse. Ce que l’écrivain nous fait sentir avant tout, c’est la tension née de ces moments dans l’atelier qui change l’inspiration déclinante en nouvelle vie. Garde malade, muse, modèle, secrétaire, administratrice, nurse, photographe de l’évolution des tableaux, archiviste et tant d’autres fonctions, elle est tout cela et elle n’est rien de cela mais sans elle l’oeuvre de Matisse serait incomplète.

Pour peindre Henri Matisse a eu besoin toute sa vie, du désir. Celui des femmes comme un intercesseur et un préalable nécessaire à la création. Lydia D. qui l’a accompagné si longtemps fut l’aiguillon indispensable du trait libéré des conventions sexuelles aux dernières oeuvres monumentales de la fin de sa vie. Témoin, actrice, elle figure aujourd’hui sur les murs des plus grands musées du monde. Comme un juste retour des choses.

Twist and shoot

Delcourt

17,95
par (Libraire)
9 mai 2022

BIOGRAPHIE ECLAIRANTE

La couverture de la BD est un beau clin d’oeil. Pour les plus anciens, elle évoque un achat d’un disque vinyle à la fin des années soixante. Pour les plus jeunes, une image d’histoire de la musique. Un passage piétons, le plus célèbre du monde, dans un quartier nord est de Londres. Sur ces lignes blanches, habituellement, quatre hommes aux cheveux longs traversent à la queue leu leu d’un pas décidé. Les Beatles avec « Abbey Road » viennent de signer l’un des disques les plus importants de la pop music. Cinquante ans plus sur le même passage pour piétons c’est un footballeur, jongleur, qui traverse, vêtu d’un maillot rouge la même avenue. Il est dessiné cette fois-ci et lui aussi a laissé une trace indélébile dans l’histoire, celle du foot. Il s’appelle George Best. Les Beatles pour la musique, George Best pour la chorégraphie.

Musique, foot, deux socles des passions de Vincent Duluc, l’un des plus grands journalistes de l’Equipe, que Florent le Calvez associe en paraphrasant par le dessin, le titre du livre de l’auteur consacré au footballeur de Manchester United, intitulé Le 5ème Beatles et adapté ici en BD.

Le parallèle est en effet éclatant entre les chanteurs de Liverpool et le futur Ballon d’Or. Même époque, même origine sociale modeste, même proximité géographique pour eux qui vont suivre « des chemins parallèles dans la difficile gestion du génie, de la gloire et de la vie avec leurs partenaires, jusqu’à ce destin partagé d’une oeuvre bien courte pour marquer tant d’époques. En moins de dix ans, tout serait accompli ou presque ».

Le scénario de Kris, qui avait déjà raconté une histoire de football, celle d’une équipe d’algériens de France pendant la guerre d’indépendance avec « Un maillot pour l’Algérie », suit méthodiquement le récit de Vincent Duluc. Le style du journaliste est celui d’un véritable écrivain, aussi le texte est très présent dans cette adaptation réussie: le dessin réaliste, sans fioritures et efficace de Florent Calvez n’est là que pour illustrer des mots et une histoire suffisamment forte, celle d’un homme dont on se demande si le patronyme à lui tout seul, « Best » n’est pas trop lourd à porter. Il a le talent, même le génie quand il entre avec les footballeurs aspirants dans l’antre du stade de Liverpool, mais, issu d’une famille modeste de Belfast, il n’a pas les armes personnelles et culturelles pour se construire au même niveau que son talent de footballeur. Plus que l’évocation de ses qualités footballistiques extraordinaires c’est le récit d'une véritable descente aux enfers qui est privilégiée dans cette BD documentée et parfaitement construite.

Best, qui fut aussi le nom du premier batteur des Beatles, rapidement remplacé par Ringo Starr, comme un clin d’oeil à ce patronyme maudit, avait tout pour lui. Trop probablement quand l’époque commence à aligner des livres sterlings sans compter les zéros, quand le foot devient peu à peu un spectacle générant des sommes colossales. Lorsque l’ère des médias, de la publicité s’empare de l’image d’un beau gosse avide de tout brûler, le gazon comme les voitures ou les femmes, le bord du gouffre n’est pas loin. C’est une époque qui est aussi racontée, une période de misogynie outrancière ou on compte autant, voire plus, les conquêtes féminines que les buts marqués à Manchester. En utilisant sans discernement à outrance les odieux tabloïds anglais George Best, qui offre sa vie privée au plus offrant, préfigure les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Les « punchlines » rassemblés en fin d’ouvrage laissent parfois pantois et démontrent comment le footballeur aurait utiliser Tweeter ou Facebook.

George Best était fait pour jongler dans une rue de Belfast avec une balle de chiffon. Il était fait pour marquer des buts, pas pour les célébrer. Il était fait pour jouer, pas pour devenir un footballeur professionnel. Mais quand on porte le nom de Best, on est condamné à devenir et rester le meilleur, à n’importe quel prix. « Maradona Good, Pelé Better, George BEST » put on lire à ses funérailles. No comment.

par (Libraire)
9 mai 2022

Ludique et enrichissant

« Faire descendre les classiques de leur piédestal » tel est le credo exprimé par Catherine Mory dans la préface. Pourquoi se lancer dans une tirade du Misanthrope alors que la vie de Molière, les conditions de création de la pièce peuvent offrir des portes d’entrée ludiques au texte? Du Lagarde et Michard, Catherine Mory et le dessinateur Philippe Bercovici, ont conservé la division par siècle en partant des années 1500 avec, comme au temps du lycée, Du Bellay, Ronsard, Rabelais, pour terminer avec le XX ème siècle. Trente quatre autrices et auteurs (dont seulement cinq femmes) sont ainsi décryptés, choix bien entendu subjectif mais qui ne met de côté pratiquement aucun écrivain majeur.

Utilisons les adjectifs pour décrire ce gros ouvrage que l’on peut ouvrir comme un dictionnaire, aux pages voulues au gré des envies ou des nécessités même si chaque siècle est éclairé d’un texte introductif remarquable pour replacer chaque auteur dans le contexte littéraire et historique de l’époque.

Le premier adjectif serait « amusant » démontrant ainsi le pari initial réussi: instruire avec le sourire. A ce titre le dessin joue à merveille son rôle ludique. Les figures et les silhouettes connues telles celles de Sartre, Balzac ou Colette prennent une coloration spéciale, une forme de distanciation entre caricature et ressemblance comme les anecdotes mises en images, traitées en véritables gags de quelques cases. Ce sont les biographies, par quoi tout commence, qui se prêtent le mieux à cet exercice de l’humour. L’univers enfantin de Flaubert ou la vie de Rabelais donnent à sourire et les évènements de la vie deviennent de petits sketches dignes des comics.

Autre adjectif: celui de « justesse » auquel on peut accoler l’érudition. Rendre accessible ne signifie aucunement simplifier, raccourcir. Il s’agit bien de raconter l’essentiel d’une vie et de décrire les traits principaux des oeuvres majeures de chacun des auteurs choisis. A cet égard, le chapitre consacré à Céline, nouveau venu dans cet ouvrage, démontre la pertinence et la justesse du récit. En 16 pages, la vie de l’écrivain de Meudon qui s’entrecroise en permanence avec son oeuvre, est décrite avec minutie et précision, jetant les ponts entre la fiction et l’existence réelle. Voyage au bout de la nuit où Mort à crédit sont décryptés à l’aune des choix de Céline, choix de vie mais aussi choix politiques. Rien n’est dissimulé du génie créateur aux écrits antisémites abjects et odieux. Même la découverte récente des manuscrits laissés à Paris et retrouvés en 2021 est évoquée en une case.

Dernier qualificatif possible: « densité ». Rarement un lecteur apprendra autant de choses en peu de cases dessinées. Le dessin complète en effet des textes pesés mot par mot ou rien n’est inutile. Vous apprendrez ainsi l’origine de la formule du « Mouton de Panurge » et décrypterez pour l’essentiel des oeuvres comme « Les Misérables ». Les auteurs ouvrent des portes pour donner envie au lecteur d’aller plus loin.

Abandonnée sur la table de salon ou rangée soigneusement dans les livres scolaires, cette histoire littéraire « revisitée » comme on se plait à le dire désormais en terme culinaire, est un plat majeur: digeste et agréable au palais. On peut le picorer à toute heure de la journée, en entrée ou en dessert. Une invite à déguster ensuite, seul, le plat principal.

par (Libraire)
2 mai 2022

Un graphisme grandiose

En deux albums, Joris Mertens s’est fait un nom dans le monde de la BD. Un nom associé à un style graphique immédiatement identifiable.

C’est le dessin magistral qui identifie d’abord le talent. Il suffit de feuilleter l’album pour être séduit immédiatement par des doubles-pages éblouissantes. Il est sombre, dans son récit comme dans ses images. Il pleut tout au long des 142 pages, sans arrêt, une pluie drue qui rend les rues d’un Bruxelles recomposé au temps des DS et des Simca 1000, fantomatiques mais présentes comme un personnage essentiel. Les cases sont allumées de l’intérieur par quelques couleurs récurrentes. Le rouge éclaire les scènes, et le jaune des phares des voitures, des enseignes lumineuses, omniprésentes. « Schpritt », « Mouche télé », « Glou-glou » ou encore « Schtinck » balisent, comme des onomatopées dans des pages silencieuses et rêveuses, la balade bruxelloise de François, homme proche de la retraite, qui mène une vie routinière de livreur chez une blanchisserie et partage sa vie entre son métier, une petite chambre et quelques bières chez Monica, son bistrot favori.

Un petit coup d’oeil sur une vitrine de lingerie féminine, un regard sur les jolies jambes d’une passante sont les seuls autres moments de la journée où François peut oublier sa vie minutieusement réglée. Pas très solide il subit le monde, à la manière d’un personnage de Marcel Aymé, comme il subit la pluie, oublieux qu’il est de se protéger avec ce parapluie qu’il abandonne en permanence. Il n'est pas fait pour lutter contre les difficultés de la vie, François. Il est fait pour une vie d’habitudes et de petits plaisirs. Il oublie ce qui peut le protéger.

Une éclaircie dans cette météo pourrait venir d’un tirage au Loto, il joue les mêmes chiffres depuis plusieurs années. Et puis un jour, accompagné d’un fieffé imbécile, stagiaire et neveu de la patronne, il doit se rendre à l’extérieur de la ville pour une livraison peu ordinaire. Et alors vient le temps des opportunités, des choix, du destin à accomplir ou à rejeter.

« Nettoyage à sec » est bien entendu une méthode de lavage mais aussi une expression à plusieurs sens car sans rien dévoiler du scénario, cette BD est un excellent polar d’atmosphère et sociétal qui montre la vie des gens ordinaires dans un monde fait de petits riens: des bocks étincelants de bière le soir sur la table du bistrot, des pavés luisants dans la nuit où l’on glisse, des dessins d’enfants et des voitures mal garées. Et la peur du chômage, de la descente aux enfers, de la pauvreté.

Eric