BESTIAIRE DE BOUQUINISTE (UN)

Cometbus Aaron

Tahin Party

7,00
par (Libraire)
6 décembre 2020

Les fous furieux du livre

Une plongée baroque et échevelée sous forme d'abécédaire dans l'univers des bouquinistes new-yorkais. Une galerie de portraits et d'anecdotes où la folie furieuse côtoie un amour immodéré du livre papier et des multiples manières de le vendre.

Martin

" Le brouillard s’élève au-dessus des pelouses d’une pittoresque petite ville provinciale du Connecticut. L’aube mène les habitants sur la grand-place, où ils prennent leur café latte du matin avant d’attraper le train de banlieue.
Mais que voilà ? Au centre du hameau est apparu un camp, une armée d’envahisseurs, un genre de manifestation – tout y est, même les caisses vides qui pourraient servir de piédestal. Un rassemblement de barbus, de gens étranges, de… Ah, il ne faudrait pas prononcer certains mots à haute voix.
Les joggers s’arrêtent en pleine course, frappés d’horreur face à cette transgression ouverte de la règle capitale : normalement c’est eux qui descendent en ville, pas l’inverse.
Comme pour confirmer leur peur, un appel résonne : « Eisenberg ? Rosenberg ? Rosenzweig ? Schwartz ? »« Schulman ? Levi ? Krensky ? Cometbus ? »
Oui, tous les habitués sont là, toute la clique des bouquinistes de New York. Une bande de fous, avec à sa tête le plus enragé du lot : Adam, roi des bouquinistes acariâtres. C’est lui qui se fait virer le plus souvent, qui a généralement la moitié de son petit-déjeuner sur sa chemise et la braguette ouverte.
C’est le patriarche de la famille, le général de cette armée hétéroclite. Il entre en premier – pas seulement à cette bourse aux livres, mais à toutes celles dont il n’a pas encore été banni. Ce n’est pas uniquement dû a son ancienneté, quoi qu’il fût proche de la barre des soixante-cinq ans, mais aussi au fait qu’il arrive en ville avec une semaine d’avance pour réserver sa place.
Avec son fidèle acolyte, Byron – connu, sans rancune, sous le nom de Numéro Deux – Adam refait chaque jour le trajet d’une heure depuis Sheepshead Bay pour être sûr que son cageot, au tout début de la file, n’a pas été retiré par des concurrents, gardiens ou aristocrates locaux qui craignent cette invasion annuelle de leur domaine, et préfèrent que leur bourse aux livres reste un événement calme et distingué.
Ironiquement, Adam et les autres bouquinistes sont une race noble, avec un code d’éthique en tout point aussi strict que celui des PTA/DAR. Quoique bruyants, grossiers et débraillés, ils sont fiers. La profession repose sur la confiance, et aucune transgression de ses principes n’est prise à la légère. Celui qui demande huit dollars pour un livre broché, par exemple, est considéré comme un voleur de grand chemin. Refuser les traditionnels « twenty points » (vingt pour cent de remise) à un collègue bouquiniste est un crime capital. Et Dieu pardonne l’escroc qui organise une bourse aux livres uniquement pour se réserver les meilleures pièces !
Même l’organisation de la file d’attente est anarchiste, dans le meilleur sens du terme. Non seulement les bouquinistes gèrent l’ordre de la queue, mais ils y amènent un minimum de bonne manières. Vous aurez beau avoir réservé votre place depuis longtemps avec un cageot, la revendiquer en arrivant au tout dernier moment est considéré inconvenant. La période de chauffe avant l’ouverture est importante, car elle force amis, ennemis et inconnus à rester côte à côte et à s ’harmoniser.
Les règles peuvent sembler arbitraires, mais leur effet le plus direct est de créer un esprit de courtoisie et de coopération. L’entraide est au cœur de la profession de bouquiniste, pas la compétition, ni l’intérêt personnel – chose naturellement facilitée par le fait que chaque bouquiniste possède une spécialité. Certains ont des boutiques, d’autres vendent en ligne. Certains se spécialisent dans les livres de cuisine, d’autres dans les livres pour enfants, ceux d’histoire ou les éditions originales. À chaque bourse, un troupeau considérable d’imbéciles va vers les manuels techniques et scolaires, mais ce ne sont pas de vrais bouquinistes. Idem pour les hardes de femmes Mennonites qui, autant que possible en habits du seizième siècle, se précipitent au rayon roman à l’eau de rose lors des bourses en Pennsylvanie rurale. Elles laissent chevaux et carrioles garés à l’extérieur. Mais je digresse.
Les bouquinistes ont leurs propres lois, voilà l’important. Toute opinion ou autorité extérieure est ignorée, depuis les commentaires sarcastiques des « civils » jusqu’aux instances bénévoles des bourses aux livres. Au moins, ces derniers tolèrent l’armée d’envahisseurs, car la moitié des bénéfices pour leur bibliothèque municipale seront levés lors de la première heure, grâce à des bouquinistes comme Adam qui achètent en gros. Pas grâce à Adam lui-même, comme nous le verrons, mais à ses semblables. Et chacun d’entre nous est plus semblable à Adam que nous ne voudrions bien l’admettre. Même les snobs locaux.
À chaque regard soupçonneux, Adam répond par un rot et se gratte le derrière, car il connaît bien la vie de l’autre côté du fossé. Autrefois il fut comme eux, en costume et au boulot huit heures par jour – participant à « l’effort de guerre », rien de moins. Une dépression nerveuse vers la quarantaine le transforma en bouquiniste. Ce fut le début de sa longue et industrieuse deuxième vie, le cheminement qui le mena ici. En l’observant, personne ne se douterait de rien. La partie sur la dépression nerveuse, oui, bien sûr. Mais le reste ? "

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